Bon ouvrage pour vous : Vive le pouvoir ! Ou les délices de la raison d’État

Vive le pouvoir   ! Ou les délices de la raison d’État

AVANT-PROPOS

La raison d’État

Le bien public requiert qu’on trahisse et qu’on mente et qu’on massacre… La justice en soi, naturelle et universelle, est autrement réglée et plus noblement que ne l’est cette autre justice spéciale, nationale, contrainte aux besoins de nos polices .

M ONTAIGNE .

Un monstre hante la nuit du monde : la  raison d’État , la  Realpolitik  devenue loi suprême des hommes et des nations.

Pratiquement tous les hommes d’État de l’Ouest ou de l’Est, qu’ils soient issus d’une tradition démocratique, socialiste ou simplement républicaine, ou qu’ils appartiennent aux traditions élitaires, discriminatoires et autocratiques, s’en réclament aujourd’hui. Pire : tous ces hommes invoquent, avec une sorte de lucidité arrogante, la raison d’État comme la justification majeure de leur pratique. Rupture fondamentale dans l’histoire des démocraties occidentales : pour la première fois dans l’histoire de nos sociétés, le conflit d’idées cesse d’être le moteur premier du processus social. Gauche et droite, ouvriers et patrons, syndicats et oligarchie, tous et toutes s’alignent au garde-à-vous devant la raison d’État. Tous courbent la tête – autrefois irréductiblement pensante – devant le monstre.

En cette fin du  XX e  siècle, nous entrons – fait radicalement nouveau pour l’Europe – dans l’ère du consensus, de la surdétermination librement acceptée de nos volontés collectives par les lois de la  Realpolitik  qui prétendument nous surpassent1.

Je n’ai l’ambition ni d’établir une nouvelle théorie de la raison d’État ni de retracer l’histoire complète de son émergence en Europe. Une autre tâche me semble prioritaire : celle de détruire les significations qu’elle impose aux hommes, de démasquer sa logique et de dénoncer les causalités planétaires qui fondent sa pratique.

Il n’existe de vie politique que par rapport à l’État. La raison d’État contemporaine est un système théorique et pratique clos, habité par sa propre logique formelle et par ses propres normes qui transcendent les classes. Elle est un surmoi collectif contraignant, largement indépendant des positions de classe, et qui n’obéit qu’aux intérêts d’une seule formation, celle justement de l’État. L’État monopolise, donc asphyxie tout : le sentiment national comme l’idée communautaire, la solidarité internationale comme la vie associative.

Au sein des sociétés démocratiques occidentales, il y a polysémie : une multitude d’idéologies naissent, s’épanouissent et meurent, se combattent. Un foisonnement d’intérêts antinomiques – défendus, légitimés au moyen de symboles provenant d’héritages culturels les plus divers – recouvre le champ social. Discours phosphorescents dont chacun prétend à l’éternité. La raison d’État n’en a cure ! Elle les avale, les digère tous. Elle impose ses significations à tous et à chacun.

D’immenses forces de création, d’imagination, d’amour sommeillent en chacun de nous. Chacun de nous est porteur de désirs, de rêves qui concernent le monde et tous les hommes. La liberté de chacun ne peut se concrétiser que dans un projet collectif, un destin. Dans les sociétés industrielles avancées – où les structures claniques, familiales, associatives sont devenues résiduelles –, c’est aujourd’hui l’État et lui seul qui est le destinataire, le monopolisateur de ce projet. Il prend en charge le destin du peuple, concrétise la vocation de chacun d’entre nous. La raison d’État organise notre aliénation ; elle procède à l’amputation du pouvoir créateur de l’homme, de son imagination. Elle légitime une pratique unique : celle de l’État, justement. Elle bouche l’horizon de notre histoire.

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I.   Comment définir la raison d’État  ? Aujourd’hui, la raison d’État constitue probablement l’inconnue la plus massive de toutes les sciences humaines. Quelques indications cependant :

1. En Europe, la raison d’État est  le produit d’une longue et complexe histoire de plus de sept cents ans . En France (en Angleterre), l’État naît avec la mise en place d’un pouvoir monarchique qui transcende le pouvoir patrimonial2. En alliance avec les nouvelles couches proto-industrielles bourgeoises des villes, les Capétiens délimitent – au-delà du patrimoine domanial – un territoire monarchique, territoire d’État. Au  XVII e  siècle, sous le règne de Louis XIV, Colbert – contre les prébendes, les charges des nobles – met en place une administration, des structures étatiques. La Révolution de 1789, puis celle de 1848 démocratisent ces structures ; elles dissolvent les derniers liens féodaux, construisent l’État national  moderne. En bref : l’État, sa raison sont le résultat d’une longue accumulation de pouvoirs.

Il y eut en France des rois de toutes sortes, des comités de salut public, des directeurs, des consuls, un empereur, puis à nouveau des rois, à nouveau un empereur, des présidents, un maréchal, un général, des présidents de Conseil, enfin des présidents qui ressemblent curieusement aux monarques des origines. Pendant tout ce temps, l’État s’est constitué patiemment, obstinément, par segments consécutifs. Chaque pouvoir a déposé sa couche d’autorité.

2. La raison d’État  n’est pas un invariant historique . L’État, sa raison sont des figures conjoncturelles, contingentes, produites par la lutte des classes.

Zhou Enlai : « Nous vivons dans un monde d’États, hélas ! » Cette déclaration a été faite par l’un des plus grands révolutionnaires du  XX e  siècle, au lendemain du triomphe d’une lutte de libération nationale qui a secoué la planète et de l’affirmation d’un État comprenant le quart de l’humanité. Elle dit avec exactitude dans quel contexte de nécessité, dans quelle situation de surdétermination se placent aujourd’hui les luttes pour l’indépendance des peuples.

Dans le monde des États, légué par l’histoire, un peuple ne peut s’affirmer qu’en constituant un État. D’admirables sociétés politiques (exemples : les Sahraouis du Sahara occidental, les Kikuyu des hauts plateaux du Kenya, les Dinka du Soudan méridional, etc.) se sont constituées et ont persisté pendant des siècles sans organisation étatique. En imposant sa domination à la planète, la classe sociale qui est à l’origine de l’État national contemporain – la bourgeoisie capitaliste-marchande d’Europe – a généralisé et répandu la figure de l’État et sa violence.

3. Fruit d’une  sédimentation  de plusieurs siècles, l’État s’est imposé graduellement comme une  structure « absolue » , je veux dire  une structure au-delà et au-dessus des classes . Tout le monde se reconnaît dans l’État, même si ceux qui le gouvernent ne font toujours et partout qu’une politique de classe, une politique qui sert d’abord leurs intérêts propres. Cependant, les relations entre les classes dominantes de la société civile et la machine d’État ne sont pas simples ; dans chaque société, le bouleversement des rapports de production provoque un bouleversement des rapports entre classes antagonistes. La conscience de la classe qui devient à un certain moment dominante infléchit, influence – mais ne détermine pas seule – les principales significations, les principaux symboles de la raison d’État.

Les rapports entre les (ou la) classes dominantes de la société civile et l’État sont complexes : le pouvoir d’État ne se résume pas à un simple rapport de classes. Le pouvoir qu’exercent sur et à travers la machine d’État certains hommes appartenant à certaines fractions de la classe  dominante est déterminé – ou du moins médiatisé – par l’État, qui est lui-même le produit d’une longue et complexe sédimentation de raisons et de pouvoirs. Exemple : le 10 août 1792, le peuple de Paris, poussé à bout par la famine, envahit les Tuileries, massacre la garde suisse, et pénètre dans les appartements royaux. Des pillards se saisissent des trésors – meubles, lingerie, vaisselle, etc. – qu’ils y trouvent et les emportent. Lorsque les premiers, leur butin sur le dos, débouchent sur les quais de la Seine, la milice jacobine les arrête et les pend aux lampadaires. Le pillage, l’atteinte à la propriété privée, fût-elle celle du roi détesté, étaient sanctionnés par la mort. Ainsi se donnait à voir une valeur centrale – le respect absolu de la propriété privée – véhiculée par la conscience de la nouvelle classe montante, la bourgeoisie marchande et proto-industrielle. Des représentants issus de fractions déterminées (et d’ailleurs changeantes et se combattant entre elles) de cette classe confisquèrent bientôt la révolution populaire et organisèrent une république conforme à leurs propres intérêts de classe. Mais les raisons, les lois de la I re  République française ne furent pas la simple transposition, au niveau de l’État, des intérêts particuliers d’une certaine fraction de la classe qui dominait la société civile en 1792. La République bourgeoise qui naissait en 1792 était l’héritière d’une histoire étatique de plusieurs siècles. Les valeurs de la nouvelle classe dominante s’intégraient – quoique de manière fortement conflictuelle – à une raison d’État qui leur préexistait. La machine d’État de la I re  République réalisait la domination politique sur la société civile de fractions changeantes de la bourgeoisie proto-industrielle et marchande. Mais elle le faisait sous une forme « transformée ». Transformée par la raison d’État qui précédait la lutte de classes théorique et pratique, telle qu’elle eut lieu en 1792.

4. La raison d’État procède toujours et partout à la  naturalisation  de la formation historique particulière qu’elle gouverne. Tout citoyen croit que l’État qu’il habite est « naturel » ; en d’autres termes, tout État apparaît comme la naturalisation d’une formation sociale contingente, conjoncturelle.

Depuis son plus jeune âge, on inculque à tout Français (Américain, Anglais, Chinois, Mongol, Suisse, etc.) que son État est naturellement parfait et qu’il n’en existe pas de meilleur.

La naturalisation affecte toutes les formes d’État. Elle n’est pas propre à une époque donnée ni à une forme spécifique d’État. Tous les États, à toutes les époques et dans tous les pays, procèdent à la naturalisation de leurs structures conjoncturelles, contingentes.

Au Moyen Age et sous l’Ancien Régime, l’autorité étant de droit divin, toute autorité était par la nature des choses déclarée d’origine méta-sociale. Il n’existait pas d’autre autorité acceptée et acceptable que divine. Toute prétention d’établir une autorité ne s’affirmant pas d’origine divine (mais d’origine contractuelle, par exemple) était considérée comme  une hérésie, c’est-à-dire comme une revendication relevant de la pathologie, de l’inadaptation au monde « naturel ».

L’État prétend garantir la sécurité de chacun. Prétention absurde, si l’on considère la politique militaire des principaux États contemporains, leur surarmement, leur démagogie. Ce sont ces États, leurs raisons propres qui créent, au contraire, l’insécurité, et font planer sur les peuples une menace mortelle. Mais telle est la force symbolique de la raison d’État, la violence des images qu’elle impose, que les hommes croient comme à un fait de nature à la mission protectrice, sécurisante de l’État.

Au cours de son histoire pluriséculaire, l’État n’a pas seulement sécrété – par sédimentations successives – une autorité toujours plus puissante, des structures toujours plus opaques, il a également projeté dans l’imaginaire de ses sujets son exact contraire : le chaos. En d’autres termes : à cet imaginaire, il impose sa loi.  C’est moi ou le chaos, ma démence ou le néant .

5.  L’efficacité d’une raison d’État  se mesure au moyen de deux paramètres différents : l’intensité, la solidité du consensus qu’elle génère ; l’efficacité avec laquelle elle masque sa pratique réelle. Voyons le premier paramètre : la raison d’État abrite des temps historiques différents. Les différents segments symboliques qui la constituent sont nés à des moments différents. Plus : tous les segments ne sont pas intégrés de la même façon, avec la même intensité. La force intégrative de la raison d’État est puissante aujourd’hui. Elle l’était beaucoup moins il y a cent ans encore. L’intensité de la force intégrative de la raison d’État se mesure à la solidité du consensus qu’elle crée. Autrement dit, à sa capacité d’intégrer, d’assimiler les principales idéologies de classe présentes dans son champ. La force intégrative du consensus augmente avec le temps.

En 1852, Louis Napoléon tenta d’accréditer sa théorie de l’« État du bien commun », du pouvoir de l’intérêt général. Il fut férocement raillé par Victor Hugo, Heinrich Heine, Karl Marx. La nature de classe de l’État était alors clairement perçue à la fois par les dominés et par les dominateurs. Aujourd’hui, rien de tel : François Mitterrand peut tranquillement annoncer « le gouvernement de tous les Français ». Personne ne rit, personne ne proteste.

Voici maintenant le deuxième paradigme : le secret, la méconnaissance organisée, l’opacité. Plus une raison d’État parvient à masquer sa pratique réelle, plus elle est puissante, homogène, cohérente et fonctionnelle. L’opacité est une qualité fondamentale de son cosmosystème. Elle convainc dans la mesure où elle élimine le réel, évite la contestation des faits, sachant parfaitement que toute contradiction la fait mourir.

Henri Lefebvre – auteur d’une des théories les plus complètes de l’État démocratique des sociétés industrielles – analyse la stratégie d’obscurcissement de la raison d’État : « L’État organise sa propre méconnaissance, notamment en monopolisant le savoir social, en contrôlant sa production et sa distribution. Il s’ensuit que les gens n’ont accès qu’à un savoir  fragmenté, pulvérisé. La multiplication des institutions étatiques, dans toute la société, est donnée et prise pour la diffusion du pouvoir sur tout le corps social, un peu comme si l’extension des fonctions étatiques pouvait être comprise comme une véritable socialisation. Tout est fait pour que soient ignorés la réalité articulée du pouvoir et son poids réel dans les rapports sociaux. Le pouvoir d’État est une entité tantôt mystérieuse et menaçante dans son ubiquité, tantôt fluide et insaisissable. La raison d’État cache l’État et les modalités de son fonctionnement ainsi que les processus qui le traversent et le structurent. »

Et plus loin : « On peut ainsi passer de la négation du caractère oppressif des institutions étatiques (et de l’affirmation de leur nature fonctionnelle) à un sentiment de profonde infériorité devant leur toute-puissance supposée. Le pouvoir est conçu comme éternel parce qu’il est naturalisé, fétichisé et assimilé à la nécessité abstraite de l’organisation, en dehors de tout examen sérieux de ses relations contradictoires aux classes sociales. C’est bien pourquoi la théâtralité médiocre des représentations étatiques, la pseudo-majesté des pouvoirs personnalisés peuvent se déployer au milieu des silences apeurés ou serviles et d’applaudissements obséquieux ou complices. Le propre de l’État est de toujours se donner pour ce qu’il n’est pas3. »

Arthur E. Schlesinger, subtil analyste de la raison d’État nord-américaine, dit, plus prosaïquement, la même chose que Lefebvre. Schlesinger, aujourd’hui professeur d’histoire à la New York University, était, de 1961 à 1963, l’un des principaux conseillers du président John Kennedy. Schlesinger : « Plus l’État réussit à se retrancher derrière le secret, plus il peut s’arroger le droit de mentir4. »

6. Il existe une  jouissance  de l’exercice du pouvoir d’État, de la célébration de la raison d’État.

La raison d’État dispose d’instruments symboliques nombreux et puissants. Ses formules stéréotypées, ses rituels, ses drapeaux, sa pompe et ses oripeaux s’imposent à l’imaginaire collectif. Les querelles factices de ses agents monopolisent la communication sociale. Les classes et les castes se succèdent au pouvoir : leurs modes de vie, les palais qu’ils habitent, les banquets qu’ils organisent, les voyages qu’ils mettent en scène ne varient guère. Élus du peuple ou désignés par Dieu, les hommes qui occupent le pouvoir se conduisent en princes à qui l’État, ses institutions et les immenses profits symboliques et matériels qu’ils procurent, appartiennent en propre. Victor Goldschmidt : « La classe politique française actuelle fonctionne comme une aristocratie élective5. »

Exemple : avec Valéry Giscard d’Estaing, en 1974, arrivaient au  pouvoir les nouvelles classes moyennes modernistes du secteur privé. 1981 : ce sont les classes moyennes improductives – enseignants, retraités, fonctionnaires, etc. – qui, dans le sillage de François Mitterrand, investissent l’État6. Mais la conduite formelle de Mitterrand – son rapport aux assujettis, aux institutions, sa façon de voyager, le fonctionnement de sa cour – n’est pas fondamentalement différente de celle de son prédécesseur7. Les rapports du citoyen à l’État – à sa pompe, à son rituel – restent inchangés.

7. Une dernière et banale remarque qui va de soi :  pour s’imposer, la raison d’État utilise la force . Sa crédibilité est fondée sur la contrainte, la répression.

Un exemple : Benson rapporte cette anecdote sur Cromwell : Oliver Cromwell, lord protecteur de Grande-Bretagne, régicide et chef de guerre, mort en 1658, exerçait, vers la fin de sa vie, une dictature violente sur les classes bourgeoises-républicaines, paysannes et artisanales qu’il était venu libérer du joug monarchique. L’un de ses conseillers les plus intimes lui en fit un jour le reproche. Cromwell, perspicace, lui répondit : « Que m’importe si de dix citoyens neuf me haïssent… si le dixième m’aime et qu’il est armé ! »

Autre exemple : le 2 mai 1808, les armées révolutionnaires françaises envahissent Madrid. L’armée espagnole, la cour s’enfuient dans le désordre. Mais le peuple de Madrid se soulève, résiste. Du haut du balcon de sa maison de la Puerta del Sol, Francisco Goya, âgé de soixante-deux ans, observe les combats des ouvriers et artisans madrilènes contre les mamelouks de Murat. L’insurrection est écrasée, les survivants sont arrêtés. Dans la nuit du 3 au 4 mai, les prisonniers sont conduits au bord du Manzanares et fusillés par groupes entiers. Goya, accompagné par son domestique qui porte la lampe, assiste aux exécutions.

Goya, comme des milliers d’autres Espagnols, avait attendu les soldats français comme des libérateurs. Il découvrit alors leur inhumanité. Ou, plus précisément : l’imbécile, la minérale logique du pouvoir. Quiconque se dresse contre elle est écrasé. Et cela, quelles que soient l’inspiration première, la théorie légitimatrice de ce pouvoir. Dans son tableau  les Fusillades du 3 mai , Goya peignit les soldats français sans visage. Il représenta des corps habillés d’uniformes gris, des têtes surmontées de tchakos bruns… et une tache noire à la place du visage.

L’autonomie du pouvoir, sa nudité, son arrogance… J’emprunte à la Grèce des colonels ce dernier exemple : au début de l’été 1974, la dictature est aux abois. A Chypre, le coup d’État fasciste de Sampson, téléguidé par les colonels, provoque le débarquement de l’armée turque et l’occu pation (par la Turquie) de 40 % du territoire de l’île. Des milliers de Chypriotes grecs sont tués, disparaissent ou sont en fuite. La tentative d’assassinat de Makarios, organisée elle aussi par les colonels, échoue. Dans la mer Égée, la Turquie menace d’occuper les îles de Lesbos, de Samos et de Chio. En Grèce même, la situation est catastrophique : l’inflation dépasse les 20 %, les prix montent, la misère s’étend. Les alliés les plus fidèles, la base sociale traditionnelle de la dictature sont les populations paysannes du Péloponnèse. Or, dans des centaines de villages, le mécontentement augmente de jour en jour. Dimitris loannidis décide de partir à la reconquête des paysans. Mais, hélas ! les arguments lui manquent… C’est alors que son chef de police a une idée de génie : à l’entrée de tous les villages du Péloponnèse, la police dressera des arcs de triomphe avec, en lettres flamboyantes, cette inscription : «  Zito to kratos ! »  (Vive le pouvoir !).

Résumons : l’État démocratique des sociétés industrielles contemporaines est  une formation sociale ambiguë. Il exprime la logique capitaliste et la combat en même temps !

Largement indépendant des diverses classes sociales qui le gouvernent à tour de rôle, cet État régularise les conduites collectives selon sa logique propre et arbitre les conflits entre les individus et les groupes qui habitent son territoire. Grâce au commerce extérieur qu’il contrôle, grâce au transfert de technologies et de capitaux, grâce aussi à sa politique militaire, il étend sa rationalité loin au-delà de ses frontières propres et impose – dans le cas des États-Unis, de la France, etc. – sa loi à des centaines de millions de personnes. Il est Seigneur d’immenses empires financiers. Il bâtit des villes, entretient des flottes aériennes et maritimes. Il possède des centaines d’usines et gère des sociétés d’assurances, de service, de commerce qui couvrent la planète.

Par l’intermédiaire de ses universités, de ses laboratoires, de ses centres de recherche, il contrôle le savoir problématique de son époque.

Il prélève, pour le maintien de sa bureaucratie, de sa puissance répressive, une part toujours croissante de la plus-value du travail des hommes. Il étend constamment son emprise, s’arrogeant des compétences toujours plus nombreuses, brimant les mouvements sociaux, refoulant la société civile.

Mais, en même temps, l’État est dans certains domaines limités une puissance de progrès . Sans l’action de l’État, les vieux, les jeunes, les employés, les ouvriers seraient livrés sans défense à la sauvagerie du capital. Grâce à l’État, il existe partout en Europe des écoles admirables, des universités, des hôpitaux, des caisses de Sécurité sociale, des tribunaux de prud’hommes et de multiples et efficaces institutions de la protection des salariés, des retraités, des chômeurs. Au moyen de sa fiscalité directe et indirecte, l’État opère d’énormes transferts internes du revenu national.

En bref :  pour l’intelligence humaine, l’État et sa raison constituent un défi permanent et jamais totalement vaincu .

II.  Pour les démocraties occidentales comme pour les autres États du monde industriel,  la Realpolitik exige l’augmentation constante de leur propre richesse « nationale » . L’excédent de la balance commerciale devient le veau d’or devant lequel s’agenouillent, dans une égale ferveur, syndicats et patrons, salariés et capitalistes, réfractaires et généraux, chrétiens et communistes. La défense de leur niveau de vie – infiniment trop élevé par rapport aux nécessités des hommes de la périphérie – devient l’impératif catégorique des démocraties d’Occident8.

Il existe un ordre du monde. Cet ordre est marqué par la rareté sociale ; il est inégalitaire, universel et habité par la dialectique négative .

La rareté sociale :  dans l’état actuel du développement de l’agriculture mondiale, le monde pourrait nourrir sans problème 12 milliards d’êtres humains. Nous ne sommes aujourd’hui qu’un peu plus de 4,5 milliards d’hommes sur terre : en 1985, 12 millions d’êtres humains vont mourir de faim. 850 millions sont gravement sous-alimentés et subissent des dommages irréversibles dans leur santé mentale et physique.

Dans le tiers monde la mortalité infantile est aujourd’hui au même niveau qu’en Europe en 1570 : sur 1 000 enfants, 156 meurent de faim avant l’âge de dix ans. 28 % de la population d’Asie, 23 % de la population latino-américaine et 35 % de tous les habitants d’Afrique sont gravement sous-alimentés.

Selon les prévisions de la FAO9, 250 millions de personnes mourront de faim d’ici l’an 2000.

Cet ordre du monde est inégalitaire :  en 1984, 18 % de la population mondiale ont consommé plus de 65 % de tous les biens produits sur la planète10.

En 1984, tous les pays producteurs de céréales ont récolté un peu plus de 2 milliards de tonnes (au Canada, aux États-Unis, en Argentine, etc.). Or, 500 millions de tonnes de céréales ont été affectées à la nourriture du bétail. En Europe occidentale, aux États-Unis, les maladies cardio-vasculaires, l’hypertension augmentent vertigineusement à cause, notam ment, d’un régime alimentaire inadapté : trop de viande, trop de graisses animales.

Autre inégalité : en 1984, l’ensemble des matières premières agricoles vendues sur le marché mondial par les pays du tiers monde a rapporté un peu plus de 200 milliards de dollars. Or, 30 milliards seulement sont revenus aux pays producteurs : 170 milliards ont été encaissés par les transporteurs maritimes ou aériens, les assureurs, les courtiers, les commissionnaires, les redistributeurs, qui, pratiquement tous, appartiennent aux pays du centre.

Cet ordre est universel :  tous les États, quel que soit leur mode de production respectif (capitalisme d’État, capitalisme privé), le reproduisent. Né d’un mode de production particulier (le mode de production capitaliste privé), sa rationalité agit aujourd’hui comme une sorte de surdétermination sur l’ensemble de l’événementialité économique. Exemple : l’Union soviétique est en constant déficit alimentaire. Depuis 1973, elle achète chaque année entre 14 et 53 millions de tonnes de céréales sur le marché mondial. Or, le prix des céréales est un prix boursier qui s’oriente à l’offre et à la demande. Les achats massifs de l’Union soviétique font monter les prix. En outre, des 52 pays d’Afrique, 27 doivent recourir, en 1985, au marché mondial pour tenter de nourrir leur population. Une majorité de ces pays ne pourront probablement pas payer les prix de ce marché, cette année. Ils ne pourront donc pas nourrir la totalité d’une population gravement atteinte par l’érosion du sol, la sécheresse, la désertification. L’Union soviétique contribue ainsi directement – en 1985 – à la mort de dizaines de milliers de personnes en Afrique.

L’ordre du monde est habité par une dialectique négative :  non seulement l’humanité d’aujourd’hui est constituée d’une minorité qui vit bien, mange bien, est à l’abri de l’angoisse et du besoin, et d’une multitude pour qui l’existence est un martyre sans fin, mais les riches deviennent chaque jour plus riches et les pauvres chaque jour plus pauvres.

Les pays du tiers monde produisent essentiellement des matières premières agricoles. (Certains d’entre eux – mais ils sont une minorité – produisent aussi des matières premières minières.) Or, le prix de ces matières premières est négocié au marché libre, à la Bourse. Quatre maisons bancaires contrôlent le Commodity Stock Exchange (la Bourse) de Chicago où se négocient, jour après jour, cinq jours par semaine, les prix mondiaux. Le cacao, le café, le sucre sont quelques-uns des produits qui, théoriquement, font vivre les pays du tiers monde. Pour certains d’entre eux, ces produits sont des mono-produits, c’est-à-dire que ces pays dépendent presque exclusivement, pour leur entrée de devises, d’un produit unique qu’ils vendent sur le marché mondial. Entre 1979 et 1982, le sucre (du Nicaragua, du Honduras, du Brésil, etc.) a vu son prix de vente chuter de 37 % ; le cacao (de Côte-d’Ivoire, du Ghana, du Brésil, etc.) est tombé de 50 % ; le café, de 20 %. (Seul le thé est resté plus ou moins stable.)

Au 31 décembre 1984, la totalité des dettes extérieures des 122 pays du tiers monde s’élevait à 950 milliards de dollars. Au cours de la même année 1984, les dépenses effectuées par l’ensemble des États industriels pour la fabrication, l’achat, le stockage d’armes de guerre étaient de 1 100 milliards de dollars.

Ce sont les États, et plus particulièrement les États industriels, qui produisent et reproduisent cet ordre du monde . Ils le font à deux niveaux : à celui des théories légitimatrices ; à celui des contraintes matérielles.

Les démocraties occidentales (comme les États totalitaires de l’Est) se nourrissent du sang des peuples pauvres. Ils pratiquent le  génocide par indifférence .

Dans notre monde regorgeant de richesses, des peuples entiers entrent en agonie, disparaissent dans la nuit.

Je me souviens d’un jour de janvier 1985 en Éthiopie – pays exportateur de café, de peaux de bêtes, d’agrumes – livré, à cause de l’effondrement des cours, sans défense, à la sécheresse, à la famine. L’hélicoptère soviétique piloté par deux jeunes Russes, et rempli de sacs de grain provenant de la Communauté économique européenne, survole, flanqué d’un hélicoptère identique, les hauts plateaux rocheux qui d’Asmara (2 400 m d’altitude), capitale de l’Érythrée, descendent doucement vers l’immense plaine de la Barka. Le sol est partout gris ou jaune. Les rares villages que nous survolons depuis une heure semblent sans vie, abandonnés, villages fantômes aux maisons intactes mais où ne bougent ni animaux ni hommes. Le secrétaire général du parti des travailleurs éthiopiens d’Asmara, Tefera Wonde, microbiologiste de réputation internationale, ancien chercheur à l’Institut Pasteur à Paris, m’avait dit : « Allez à Akordat, vous verrez une situation ordinaire. »

Akordat est la capitale de la Barka, autrefois l’une des régions les plus fertiles de toute l’Éthiopie. Le fleuve du même nom descend des contreforts occidentaux des montagnes du Sahel, traverse l’immense plaine du sud au nord, franchit, trois cents kilomètres plus loin, la frontière du Soudan et se jette dans le Nil Bleu. Depuis le temps de l’occupation italienne (1887-1941), les palmeraies, les champs de légumes, les vergers qui bordaient le fleuve nourrissaient une population florissante et permettaient des exportations lucratives de fruits, de légumes vers Djeddah et vers les autres villes séoudiennes, de l’autre côté de la mer Rouge.

Plus de 300 000 nomades du chameau appartenant avant tout au peuple des Ben Ammar (que l’on retrouve également dans l’Est-Soudan) et à leurs serviteurs, les Tigré, parcouraient autrefois la Barka. Leurs troupeaux étaient les plus célèbres, les plus riches de toute l’Éthiopie. Aujourd’hui c’est la désolation. Pratiquement toutes les bêtes ont été vendues à des prix ridicules aux marchands d’Asmara ou de Kassala, au Soudan, dès le mois de septembre dernier. D’autres – des dizaines de milliers – sont mortes durant l’exode qui a commencé en octobre.

Le soleil chaud de janvier est déjà haut dans le ciel lorsque nous  atterrissons sur un sol craquelé aux portes d’Akordat. Quelques camions vétustes appartenant à l’armée déchargent les sacs de grain. Akordat est une belle ville : une majestueuse mosquée, une église orthodoxe plus modeste, deux écoles, une caserne, quelques centaines de maisons en terre battue couvertes de tôle ondulée. Sur une colline en bordure de la Barka, mince filet d’eau saumâtre, l’ancien palais du gouverneur italien, une élégante bâtisse à colonnades aux murs ocre, abrite maintenant les bureaux grouillants de quémandeurs du comité local du parti. Le premier secrétaire est, comme c’est le cas presque partout, l’instituteur le plus ancien du lieu. La ville comptait moins de 6 000 habitants en octobre 1984. Elle en abrite plus de 25 000 aujourd’hui… et, tous les matins, de nouveaux cortèges de miséreux débouchent de la brume.

Le  feeding center  – centre d’accueil, de distribution de nourriture et de soins –, dirigé par trois fonctionnaires de la RRC (Relief and Rehabilitation Commission) qui dans toute l’Éthiopie coordonne les secours nationaux et étrangers, se situe un peu à l’écart de la ville.

Vision de cauchemar . A perte de vue s’étendent des abris de carton, de bouts de plastique tendus entre deux branches sèches. Des figures immobiles, squelettiques, couchées à même le sol poussiéreux. Pas un bruit sauf le bourdonnement des mouches qui s’acharnent sur les yeux infectés des enfants. Debout contre le mur de la petite maison de brique de la RRC ou adossés à l’unique tank d’eau, quelques vieillards, les chefs survivants des clans, le regard absent, le corps décharné, sont appuyés sur leurs grands bâtons de pasteur. Leurs gestes gardent face au visiteur étranger une incroyable dignité.

Devant le centre d’accueil, un jeune infirmier éthiopien fait le tri : opération dramatique mais inévitable à laquelle, sur tout l’immense territoire éthiopien (plus de 1,2 million de km 2 ), sont contraints de se livrer aujourd’hui des centaines de médecins, infirmiers, assistants sociaux étrangers et éthiopiens. Les survivants des longues marches qui arrivent au centre d’accueil d’Akordat ont généralement besoin d’une alimentation spéciale, de soins intensifs. Or, cette alimentation est limitée. L’infirmier local décide qui a une chance de survivre et qui, vu son état, va mourir à brève échéance. Devant la maison de brique, les femmes sont assises, leurs enfants dans les bras. Le plus douloureux, ce sont ces paquets de haillons qui se soulèvent doucement au rythme d’une respiration. L’infirmier soulève les haillons. Parfois, il fait un signe à la femme assise à côté. Des jeunes gens se saisissent alors du paquet et le chargent délicatement sur une camionnette qui s’éloigne vers une colline, à quelques kilomètres de distance, où se trouve l’hôpital reconstruit en 1981. Beaucoup d’enfants sont aveugles. Le manque prolongé de vitamines A crée des lésions irréversibles aux yeux et au cerveau.

J’avais déjà vu de telles images à la télévision. Pour m’en protéger, j’avais voulu me persuader que la mort par la faim était une mort douce. Eh bien  ce n’est pas vrai ! Les petits visages fripés qui parfois émergent des haillons, grimaçant de douleur, témoignent d’une souffrance effroyable.  Les petits corps se tordent. Une mère, une sœur, doucement, remonte un pagne, couvre un visage.

C’est le jour de Noël, 7 janvier 1985 (l’Éthiopie vit avec le calendrier julien). Je demande à suivre la camionnette. Devant l’hôpital, un peu à l’écart, un père – sans âge, le regard rempli d’angoisse – m’interroge. Son enfant est couché là, à ses pieds. Douze ans, quatorze ans ? Ses membres sont fins comme ceux d’une araignée. Je pense à mon fils. L’unique médecin du lieu, le D Tamart Mangesha, secoue la tête en silence. Pas la peine. L’enfant mourra ici, devant l’entrée. Le docteur m’emmène au deuxième étage. Dans une salle claire, des lits sont alignés. C’est la salle des soins intensifs, de l’alimentation intraveineuse. Des jeunes filles, des garçons, quelques adultes, beaucoup de petits enfants se partagent les quelques lits disponibles. Un petit gosse me regarde de ses grands yeux bruns sans comprendre ce qui lui arrive. Les Éthiopiens sont des gens précis, discrets, infiniment courtois. Le D Mangesha me dit : « La situation s’améliore un peu ; cette semaine, nous n’avons perdu que vingt-neuf malades. » Il n’y a ni antibiotiques pour enfants, ni bactrine, ni streptomycine contre la tuberculose, ni le moindre médicament contre la diarrhée (mortelle) dans cet hôpital.

Depuis cinq ans, il n’a pas plu sur les hauts plateaux d’Éthiopie (de 2 000 à 2 800 m d’altitude) où vivent et souffrent 85 % des 42 millions d’habitants du pays. La terre est poussiéreuse, quelques tiges calcinées de teff (céréale locale) ici et là. Par centaines de milliers, les familles paysannes errent sur les chemins des montagnes, sur les pistes à la recherche de quelques grains, d’une faible et hypothétique chance de survie. Dans la plaine, le long de la mer Rouge, les nomades Afar, Tigré,  e.a ., leur bétail mort, creusent le sol avec leurs ongles pour chercher l’eau, quelques racines à manger. Le gouvernement d’Addis-Abeba fait ce qu’il peut : avec énergie et détermination. Mais l’Éthiopie, vieux et magnifique pays de plus de deux mille ans d’âge, est l’un des pays les plus démunis de la terre, avec un revenu par tête d’habitant, en 1984, de 128 dollars par an (le centième de la France). Alors ? Alors les gens meurent. Les enfants, par manque de vitamines A, deviennent aveugles, leur cerveau est détruit. J’ai vu les camps d’accueil de Makelle, de Korem sur les hauts plateaux centraux : des bouts de plastique tendus sur des trous de terre où se pressent vingt, trente squelettes. Des abris à perte de vue, sur les pentes des montagnes alentour, sur le plateau. Nombre d’affamés sont officiellement enregistrés : ils reçoivent un bracelet de plastique qu’ils mettent au poignet et peuvent ainsi se présenter une fois par jour au point de distribution de la nourriture. Mais combien d’autres n’ont pas de bracelet ? A Makelle, à Korem, les médecins, les infirmiers font la même sélection qu’à Akordat. Ils jugent de l’état des affamés, voient s’ils peuvent être sauvés ou non. Sélection impitoyable : il n’y a tout simplement pas suffisamment de nourriture pour tous, de sérum intraveineux, de plaques de vitamines, de céréales. Alors il faut  tenter de sauver ceux dont le corps et le cerveau ne sont pas encore irrémédiablement endommagés.

Sur les hauts plateaux brumeux du Tigré, du Wollo, du Choa, les familles marchent souvent des semaines pour atteindre un camp d’accueil. Combien meurent en route ? On ne le saura jamais. Frédéric Steinemann, porte-parole de la mission du Comité international de la Croix-Rouge (qui, en Éthiopie, compte quarante médecins et infirmiers, plus des pilotes, des chauffeurs, un avion Hercules et des dizaines de camions), estime à plus d’un million les hommes, les femmes et les enfants qui sont morts sur les chemins de l’exode depuis novembre 1984. Steinemann : « Neuf millions de personnes sont aujourd’hui menacées de mourir de faim. »

Presque partout en Éthiopie, les vivres manquent. Mi-août, on en était à 20 kilos de grain par mois pour une famille de 6 à 20 personnes. 67 000 tonnes de grain avaient été distribuées en juin (chiffre de la RRC) sur tout le territoire. Mais en juillet déjà, la cargaison des bateaux étrangers mouillant à Assab et à Massawa diminue. Les gouvernements des États industriels d’Europe, les opinions publiques de nos pays respectifs se lassent de l’Éthiopie.

III.  La genèse de  la conscience homogénéisée, du règne du consensus  est un processus historique, long et compliqué. Nous allons en explorer certaines étapes dans ce livre. Cependant, parmi les multiples causes qui expliquent l’actuelle toute-puissance de la raison d’État, il en est une qui saute aux yeux et que je veux nommer immédiatement : c’est celle de  la totale insécurité de chaque psychisme individuel que provoquent le surarmement nucléaire et la constante et concrète menace de la vitrification de la planète . Cette insécurité existentielle prédispose l’homme à la soumission aveugle envers quiconque lui promet sécurité, survie, abri et oubli. Et en premier lieu : envers l’État. L’État est doué d’un indestructible « patriotisme », d’un archaïque sentiment de supériorité de soi. Il accepte la mort de tous les autres au prix de la sauvegarde de son propre carré territorial. Il s’affirme indestructible. Aux angoissés, il offre l’abri définitif. Sa conscience fonctionne sur le mode apodictique : c’est-à-dire qu’il procède par affirmations fondatrices qui ne sont pas vérifiables par l’expérience. Son surmoi est apologétique : il se construit contre tous les autres. Bref : la raison d’État des sociétés démocratiques occidentales est une des figures idéologiques les plus cohérentes, les plus structurées, mais aussi les plus brutales et les moins transparentes que l’histoire ait connues.

La menace de l’holocauste nucléaire – déclenché intentionnellement par un ennemi ou provoqué accidentellement par un imbécile – explique en partie, justifie et légitime le repli des États sur leur  territorialité. Elle explique en partie l’actuelle toute-puissance de la raison d’État.

Les hommes, pour l’État, sont finalement peu de chose. Il les sacrifie d’ailleurs allégrement lors de chacune de ces grandes bacchanales sanglantes que sont les guerres. Depuis 1945, 21 millions de personnes ont été tuées dans les guerres locales ou régionales. Durant la seule année 1983, 4 millions de soldats ont combattu dans 75 pays11. Ce qui est vraiment sacré pour l’État, c’est le territoire. Pour cette chimère, il est capable des sacrifices les plus insensés, des mobilisations les plus impressionnantes. Dites à un État qu’un coin de son sol est menacé ! Il alertera immédiatement ciel et terre, criera vengeance et puisera dans ses ressources des forces formidables pour défendre ce qu’il appelle pompeusement l’« intégrité » de son territoire.

Avez-vous vu de quelles armadas, de quels murs d’acier et de fer ces États protègent leur carré territorial, avec quelle énergie féroce ils défendent leurs intérêts ?

Dans l’espace stellaire, les satellites militaires tournent, bientôt équipés de canons à laser et de canons à protons et à neutrons. Sous la voûte de l’atmosphère terrestre, les bombardiers nucléaires se déplacent sans cesse. Les océans du monde sont sillonnés par des sous-marins nucléaires, porteurs de missiles. La planète est trouée de silos où des dizaines de milliers de fusées balistiques intercontinentales sont à l’affût, chacune d’elles étant équipée de dix, vingt ou quarante têtes nucléaires prêtes à vitrifier en quelques secondes les métropoles, les villes et les villages de l’ennemi.

Ernst Jünger était un enfant de chœur comparé aux modernes idéologues de la défense dite « nationale ». Jünger, au moins, glorifiait la force, la virile brutalité, le « Dieu qui fait pousser le fer12 ». Son délire était humain, identifiable ; on pouvait l’attaquer, le contredire (Romain Rolland et Ossievsky l’ont fait magnifiquement). Aujourd’hui, par contre, l’entassement sans fin et sans raison des engins de mort dans les silos souterrains, en plein champ, dans les banlieues des villes, n’est plus « discutable ». Au sens étymologique du terme, quiconque discute de la raison ou de la déraison de telles armes, du poids que fait peser leur production sur les budgets des collectivités, se fait traiter d’ennemi de l’État. Son opposition est pathologisée. La communauté le rejette.

La raison d’État mobilise l’instinct de survie de chacun de nous. Elle le fait de la façon la plus perverse qui soit : en excitant par la démonisation  de l’adversaire l’angoisse qui sommeille en chacun de nous. Au lieu de plaider en faveur de la compréhension mutuelle, du lent et patient apprentissage d’autrui, la raison d’État va immanquablement au plus vil, au plus irrationnel, à ce qui provoque en l’homme la soumission la plus complète : le désarroi, l’ignorance devant un monde menaçant, le désespoir.

J’ai été, pendant seize ans, député de Genève au Parlement de la Confédération helvétique. Chaque mois de décembre, le Conseil fédéral (gouvernement) présente son budget militaire. Budget astronomique pour un minuscule pays comme la Suisse, l’équivalent en francs français de 15 milliards de F pour un budget total de 62 milliards, en 1984. Je me souviens de ces séances hallucinantes, proches de la célébration rituelle, de l’invocation magique de la force telles que les pratiquent les peuplades primitives de la forêt vierge. Le conseiller fédéral chargé du Département militaire évoquait d’une voix grave, où se mêlait à son accent vaudois une émotion sincère, les malheurs apocalyptiques qui allaient s’abattre sans tarder sur la chétive Helvétie. Les tanks russes étaient à quatre heures de route des banlieues de Zurich, le ciel était envahi par de gros bombardiers (russes également) et, à l’intérieur même de notre petit pays, les espions, les saboteurs et autres terroristes déguisés n’attendaient que le signal radio (de Moscou évidemment) pour frapper… Dans la grande salle du palais fédéral, le silence était religieux. Aucune discussion ne pouvait avoir lieu. Sur 200 conseillers et conseillères nationaux (députés), nous étions, année après année, environ 12 à refuser d’entrer en matière. La presse, nos collègues, nos voisins – et parfois nos propres familles – nous traitaient régulièrement de « traîtres à la patrie ».

IV.   Ce livre est né de la déception, de la colère. De l’échec . Il constitue  une autocritique :  j’ai longtemps fait fausse route, croyant avec ardeur à l’efficacité, à la bonne foi des appareils et de certains hommes se réclamant de la tradition socialiste.

Ce livre est nourri de ma propre expérience. Je passe la moitié de ma vie professionnelle à observer, à tenter de comprendre les luttes de libération des peuples du tiers monde. L’autre moitié, je la consacre à l’enseignement, à l’écriture, au combat militant dans ma société d’origine, la république de Genève. Dès que j’ai commencé à penser contre l’ordre du monde, j’ai rejoint le mouvement ouvrier et socialiste. En France d’abord, dans mon pays d’origine ensuite. J’ai tenté de me rendre utile à son combat.

Aujourd’hui, comme des milliers d’autres, j’assiste impuissant à sa dégénérescence, à son agonie.

Mon livre veut explorer les conditions concrètes – pratiques et théoriques – dans lesquelles ce délabrement, cette effroyable fracture a pu se produire.

A la raison d’État s’oppose la raison de solidarité . C’est le mouvement ouvrier international qui, dès le début du  XIX e  siècle, servait de fer de lance à la raison solidaire. Il créait un des plus beaux rêves que l’humanité ait produit, celui de la solidarité entre tous les peuples, de l’abolition de l’État, de l’instauration de relations d’identité, de réciprocité et de complémentarité entre les nations et les hommes.

Une espérance l’habitait : celle de la justice sociale entre tous les peuples, tous les hommes de la terre ; du partage équitable des richesses produites ; d’une vie sans guerre dans un monde réconcilié d’où la misère, l’exploitation, la faim seraient bannies. Ceux qui le composaient étaient souvent des hommes et des femmes d’une grande liberté d’esprit, d’une abnégation, d’un amour des autres sans limites, des êtres capables d’extraordinaires sacrifices.

Dès son origine et jusque dans les années 1920, le mouvement ouvrier international avait été l’artisan d’une stratégie planétaire de libération de tous les opprimés. Il affrontait la raison coloniale, la conduite de conquête de l’État national européen au nom d’une  élémentaire raison de solidarité  entre les hommes.

Le mouvement ouvrier international luttait – et avec quelle obstination, quelle énergie ! – pour abolir la domination que les États européens infligeaient aux peuples d’outre-mer. Il voulait faire sortir – grâce à l’action organisée, raisonnable et pacifique – cette humanité souffrante de sa préhistoire. Afin de la conduire, comme le dit Georges Lukács, « dans le royaume de la liberté13 ».

V.   Un paradoxe habite ce livre :  dans les démocraties occidentales, le mot de socialisme est aujourd’hui un mot tabou14.

Tous les mois, le Premier ministre du gouvernement socialiste de France s’adresse à ses concitoyens par l’intermédiaire d’une émission télévisée : « Parlons France. » Son souci principal : ne prononcer à aucun prix le mot de socialisme ! Il pourrait choquer. Le SPD allemand a mené sa dernière campagne électorale nationale sur le thème unique : «  Mehr Freiheit !  » (Plus de liberté !) ; le mot honni de socialisme n’a figuré sur aucune affiche. Octobre 1985 : élections parlementaires à Genève. Slogan choisi par les socialistes : « Vive Genève ! »

Autrefois porteur d’une raison analytique autonome, d’une théorie révolutionnaire de la société et d’une pratique antiétatique évidente, le mouvement socialiste d’Europe s’adapte à l’air du temps : la raison d’État triomphe, le consensus est la règle. Gris et uniforme opportunisme. Les partis socialistes ont dégénéré en de banals et vulgaires comités électoraux.

La raison solidaire est une vieille lune en Europe. Ses principaux défenseurs font figure de dinosaures. L’invocation de l’histoire du mouvement ouvrier, de son héritage de liberté, de solidarité internationale, d’entraide entre les peuples relève de l’archaïsme, pire, de la naïveté candide.

Ceux qui, en Europe, osent l’invoquer sont taxés par les barons de la critique parisienne de « gauchistes tropicaux15 ».

Voici le paradoxe :  au moment où la théorie et la pratique socialistes se meurent en Europe, elles sont formidablement vivantes dans de nombreux pays du tiers monde. L’astre éteint au Nord illumine dans le Sud de nombreux peuples en lutte pour leur émancipation. En Amérique latine, notamment, et en Afrique, elles vivent aujourd’hui une véritable renaissance. Elles sont l’unique espoir et le moteur le plus puissant des mouvements populistes et révolutionnaires qui, du Salvador au Pérou, du Sahara occidental à l’Afrique du Sud, tentent d’arracher pour eux-mêmes, leurs peuples, la chance d’une vie plus digne, plus juste, plus libre.

Prenons des exemples :

Aujourd’hui les dirigeants de  l’Ethiopian Workers Party  tentent de comprendre, à l’aide de la théorie léninienne de l’impérialisme, les conditions théoriques et pratiques qui président à leur propre lutte pour l’indépendance. Chargé par le congrès fondateur du parti (septembre 1984) de l’élaboration de la constitution de la future République socialiste éthiopienne, Yayahyirad Kitaw, directeur de l’Institut pour l’étude des nationalités à Addis-Abeba, doit résoudre avec ses collaborateurs un problème prioritaire : trouver un statut, définir les modalités d’autodétermination pour les 82 nationalités vivant en Éthiopie. Yayahyirad Kitan a recours aux débats des austro-marxistes (congrès de Brünn, 1899), des bolcheviks (congrès de Moscou, avril 1917) qui, sur le problème de l’autodétermination des nationalités, lui fournissent des informations essentielles.

L’Académie des sciences de Cuba, installée dans l’ancien Capitole de La Havane, est aujourd’hui, sans aucun doute, l’institution la plus vivante, la plus stimulante de la recherche marxiste dans le monde. Plus de 60 % des Cubains sont noirs, héritiers conscients de l’une ou l’autre des grandes cultures africaines (yoruba avant tout, mais aussi éwê, fâ, congo, etc.). Comment les intégrer dans le processus révolutionnaire ? Jésus Montané, Eloy Valdés et les autres responsables du secrétariat du Comité central du parti communiste cubain ont recours aux analyses de Louis Althusser, de Nikos Poulantzas sur la fonction de l’idéologie dans la construction nationale.

Dans les maquis du Salvador, les commandants des différents mouvements (ERP, FLE, FAR, etc.) composant le Front de libération Farabundo  Marti confrontent interminablement leurs lectures des textes de Marx, Lénine, Marighela, Guevara sur la guerre populaire prolongée. Pour organiser dans les zones libérées les nouveaux rapports entre paysans, petits-bourgeois et bourgeois compradores, ils font appel à l’enseignement d’Henri Lefebvre, de Marta Harnecker.

A Managua, le commandant Omar Cabezzas, vice-ministre de l’Intérieur, a été chargé en 1984 d’organiser l’école des cadres. Installée au ministère de l’Intérieur, elle doit former les nouveaux responsables qui seront la colonne vertébrale de l’État et du parti. Au programme du cours intensif de sept mois : une introduction à l’économie socialiste ; la formation et la lutte des classes en Amérique latine ; l’histoire de la révolution allemande de 1918 ;  la Question nationale chez Lénine  de Carlos Raffaël Rodriguez ; les  Principes élémentaires de philosophie  de Georges Politzer.

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